Burkina Faso: Un début de mois d'août à feu et à sang !

La caricature du général Abdourahamane Tiani résume, à elle seule, le paradoxe des régimes militaires de l’Alliance des États du Sahel : une débauche d'énergie et de force dans des discours de défiance contre la France, l’impérialisme et les puissances étrangères, au moment où une guerre contre les groupes armés terroristes continue de faire des victimes et d'endeuiller plusieurs familles.
L'on refuse toujours de se résoudre à l'évidence et de se faire une raison : on n'arrivera pas à vaincre le terrorisme avec des déclarations et les remontrances gratuites.
Depuis des années, maintenant, les juntes du Burkina Faso, du Mali et du Niger fondent une grande partie de leur légitimité politique sur une promesse trompeuse voire, le chantage sécuritaire: reprendre le contrôle des territoires, restaurer la souveraineté nationale et mettre fin à l’insécurité. Plus le temps passe, plus, on ne peut s'empêcher de poser la question qui fâche, jugée inquisitoire: où en est réellement la guerre contre les groupes armés ?
Au Burkina Faso notamment, les attaques continuent de décimer les forces de défense et de sécurité. Des positions militaires sont régulièrement prises pour cible. Des convois sont attaqués. Des soldats tombent. Et généralement dans beaucoup de cas, les assaillants parviennent à s’emparer d’armes, de munitions et de véhicules, avant de se retirer.
Le paradoxe est saisissant.
Le pouvoir militaire affirme avoir fait de la reconquête du territoire national, sa priorité absolue. Mais sur le terrain, les groupes armés continuent de démontrer leur capacité à frapper, à encercler des positions et à imposer leur rythme à la guerre. Pendant que les soldats meurent, le pouvoir peste se montre nerveux et irascible.
C’est la fuite en avant permanente et la politique pathologique de l'autruche qui font les malheurs de la gouvernance d’Ibrahim Traoré.
Le capitaine-président est devenu un formidable producteur et un grand vivier de discours politiques, inutiles et improductifs. À l’entendre et à l'en croire aussi, le Burkina Faso serait engagé dans une confrontation historique avec l’impérialisme, la France, les puissances occidentales et tous ceux qui chercheraient à maintenir son pays dans la dépendance et sous leur joug.
Soit. Une question, cependant, sans tomber dans le procès : pendant que le pouvoir désigne, ses ennemis politiques et géopolitiques, qui combat , vraiment, les terroristes sur le terrain ?
Bien sûr, les soldats burkinabè. Ce sont eux qui partent dans les zones réculées, dangereuses.
Ce sont eux qui vivent dans les bases isolées.
Ce sont eux qui périssent dans les embuscades.
Ce sont eux qui sautent sur les engins explosifs.
Et ce sont encore eux qui, lorsque leurs positions sont attaquées, paient souvent le plus lourd tribut.
Il existe donc un immense décalage entre la communication politique du régime, aux accents triomphalistes, et les affres de la guerre subis par les militaires dans leur chair, au front.
Le soldat burkinabè n’a que faire de rhétoriques révolutionnaires et ne tire rien de discours redondants contre l’impérialisme. Il a besoin de renseignements fiables, de moyens aériens, de munitions, de ravitaillement sécurisé, de soins, de relève et surtout d’une stratégie militaire cohérente et gagnante.
Août commence dans le sang
Le début du mois d’août est venu rappeler que les mots ne soignent pas les maux des soldats et les déclarations tapageuses ne permettent de remporter aucune bataille. Le 4 août 2026, dans la région du Sahel, un engin explosif a frappé un convoi de ravitaillement lié à Essakane, faisant, selon nos informations, une dizaine de morts et une vingtaine de blessés, parmi les militaires.
Le bilan humain est toujours à déplorer, certes, mais, il y a lieu aussi de s'interroger sur la véritable capacité de l’armée à sécuriser ses propres axes logistiques. Une armée qui ne peut ravitailler ses positions, sans subir de lourdes attaques , se trouve mécaniquement, fragilisée.
Il y'a eu plus grave. En effet dans les localités d’Alkoma et de Sambonaye près de Dori, des éléments des forces de sécurité ont procédé à des représailles contre des populations civiles, soupçonnées de complicité avec les groupes armés. Plusieurs sources évoquent près d’une cinquantaine de civils tués. Après avoir été incapable de protéger ses soldats contre les assaillants, l’armée burkinabè retourne ses armes contre ceux qu’elle est précisément censée protéger. Il ne s’agit plus seulement d’un échec militaire, pur et dur. L'on assiste à une faillite complète d'ordre moral, politique et sécuritaire.
Une armée peut perdre une bataille. Elle peut perdre une position.
Elle peut subir une embuscade. Mais elle ne peut pas se permettre de confondre, délibérément, l’ennemi à la population qu’elle doit protéger et défendre.
Human Rights Watch a déjà documenté de graves exactions attribuées aux forces burkinabè et à leurs supplétifs, parallèlement aux crimes commis par les groupes armés jihadistes. Selon son rapport publié en avril 2026, plus de 1800 civils auraient été tués par les différents camps depuis 2023. Le régime ne peut donc pas prétendre combattre le terrorisme, en laissant s’installer un cycle dans lequel une attaque jihadiste est suivie de représailles contre des civils soupçonnés d’avoir aidé les terroristes. Le mécanisme des amalgames faciles et de la stigmatisation systématique, provoqué par une paranoïa d'Etat, nourrit les conflits asymétriques, avec comme correlaires, la peur, la vengeance et la défiance entre l’État et les populations.
Gorgadji : quand le JNIM impose son tempo.
Le 5 août 2026, le JNIM a affirmé avoir pris le contrôle d’un poste militaire burkinabè à Gorgadji, dans la province du Séno. C'est dire que les groupes armés continuent d’être capables de porter la guerre au cœur même du dispositif militaire burkinabè. Et lorsqu’un poste tombe, des questions fatidiques :Où étaient les renseignements ? Où était l’appui aérien? Où étaient les renforts ? Où était la chaîne de commandement ?
Ce ne sont pas des sujets ou thèmes de propagande. Ce sont des questions et équations militaires. Le commandement suprême est directement interpellé et mis en cause.
Silmandji : le scénario qui se répète
Gorgadji n’est malheureusement pas un cas isolé.
Le souvenir de Silmandji, dans le Centre-Nord, vient rappeler que la perte ou l’attaque de positions militaires peut rapidement se transformer en problème stratégique, lorsque les renforts tardent à arriver ou que les forces engagées ne disposent pas de moyens suffisants.
Le JNIM et les autres groupes armés ont parfaitement compris une chose : il n’est pas nécessaire de conquérir durablement toutes les grandes villes pour mettre un État en difficulté.
Il suffit d’attaquer les axes, d’isoler les bases, de couper les ravitaillements, de harceler les forces, de récupérer leurs armes. Puis de disparaître.
C'’est une guerre d’usure. Et dans une guerre d’usure, le temps joue contre celui qui ne parvient pas à imposer son rythme à l’adversaire.
Et maintenant la Boucle du Mouhoun
Comme si tout cela ne suffisait pas, les informations en provenance de la Boucle du Mouhoun, autre zone fortement touchée par l’insécurité, sont venues ajouter une nouvelle ombre au tableau affiché, au cours du week-end du 9 août 2026.
Là encore, les informations disponibles font état d'importante pertes humaines et matérielles.
Ce qui frappe, le plus, c’est la concentration des difficultés dans les mêmes sphères géographiques, toujours les mêmes, à une vive allure, sans interruption : Sahel, Centre-Nord, Boucle du Mouhoun, Est, Centre-Est, Nord, Sud-Ouest. Presque toutes les régions du Burkina Faso sont touchées et frappées.
En clair, la menace n’est pas contenue dans une seule poche. Elle circule. Elle se déplace.. Elle s’adapte. Et elle continue de trouver des failles dans le dispositif sécuritaire. Une situation catastrophique qui devrait susciter une réaction d'orgueil de la junte , indûment, aux commandes.
Lorsqu’un régime militaire affirme avoir fait de la reconquête du territoire , sa priorité absolue, il ne peut pas éternellement expliquer les revers par des complots extérieurs.
Le piège de la propagande
Le régime semble avoir développé une extraordinaire capacité à transformer chaque événement militaire en récit politique. Une victoire tactique devient une grande reconquête. Une opération militaire devient une démonstration de puissance. Une déclaration présidentielle devient un événement historique. Mais lorsque les groupes armés frappent, prennent une position ou tuent des soldats, le pouvoir ne communique pas du tout . Or, la guerre ne se gagne pas dans la communication. Elle se perd ou gagne sur le terrain. Et le terrain, lui, ne ment pas.
La propagande n'y changera rien.
Combien de bases militaires sont sécurisées ?
Combien de territoires sont effectivement reconquis ? Combien de convois arrivent à destination ? Combien de soldats sont tués?Combien de civils sont protégés ? Combien de groupes armés sont neutralisés ?
Voilà les véritables questions.
La France ne peut pas être responsable de tout.
Le problème de la gouvernance d’Ibrahim Traoré est précisément là : à force de tout expliquer par l’impérialisme et par la France, le pouvoir risque de s'égarer et de sombrer en se défaussant sur d'autres, face à ses propres responsabilités, ses obligations régaliennes. Les forces françaises ont quitté le Burkina. Les autorités militaires ont revendiqué leur pleine souveraineté. Cette souveraineté implique de s'assumer pleinement et de ne pas s'abriter derrière un bouc-émissaire, chaque fois, qu'une difficulté surgit : on ne peut pas indéfiniment attribuer ses propres échecs sécuritaires à ceux qui ne sont plus là.
Lorsqu’une base tombe, ce n’est pas la France qui commande les soldats burkinabè. Lorsqu’un convoi est attaqué, ce n’est pas Paris qui planifie la sécurité de son itinéraire. Lorsqu’un poste militaire est abandonné ou submergé, c’est la chaîne de commandement nationale qui doit répondre. La souveraineté n’est pas seulement le droit de dire non à la France. Elle est aussi le devoir de protéger ses propres citoyens.
L’armée ne peut pas être sacrifiée pour sauver un récit politique. Le plus inquiétant est peut-être que le pouvoir semble avoir davantage besoin de performances médiatiques que de victoires militaires. On annonce des reconquêtes. On célèbre des opérations.On diffuse des images de soldats et de matériel. Mais sur le terrain, les mêmes groupes armés continuent de frapper. Lorsque les militaires tombent, des bases sont attaquées et des populations civiles sont prises dans le cycle des représailles, le récit officiel ne suffit plus.
Cette contradiction devient dangereuse.
On ne gagne pas la guerre sur les réseaux sociaux. Elle ne se gagne pas non plus dans les discours-fleuve, soporifiques. La guerre ne se gagne pas dans les conférences de presse. C'est au front, qu'on glane les victoires et fait la preuve de sa bravoure et de son patriotisme. Le temps est venu pour Traoré de rendre des comptes et de présenter son bilan effectif avec les résultats obtenus.
Après des années passées au pouvoir, le volubile capitaine a brillé par une diarrhée verbale, chacun veut maintenant le juger , à l'aune de ses états de service, de ses réalisations, de ses hauts faits de guerre. En attendant, lui qui aime tant s'écouter parler et cherche les projecteurs, est invité à un grand oral avec un questionnaire différent des questions de complaisance, préparées à l'avance pour lui, auxquelles il s'est habitué du reste :
Pourquoi les groupes armés disposent-ils encore d’une liberté d’action totale ?
Pourquoi certaines bases militaires restent-elles aussi vulnérables ?
Pourquoi des convois de ravitaillement peuvent-ils être attaqués avec une telle efficacité ?
Pourquoi des soldats continuent-ils de mourir dans des conditions qui interrogent la préparation et le renseignement ?
Pourquoi certaines positions militaires peuvent-elles être prises pour cible ou , conquises ?
Et surtout : pourquoi privilégie-t-on un discours politique offensif et agressif contre la France que des actions fortes et déterminées contre les groupes armés qui tuent des Burkinabè ?
Les réponses du capitaine sont attendues. Interdit de crier encore au complot ou de tenter de noyer le poisson. Après la longue saison des mensonges, l'heure de vérité a sonné.
Samir Moussa