Comment comprendre le conflit israélo-palestinien de ses origines au 7 octobre 2023 ?

Photographie du mur de séparation entre Jérusalem et Bethléhem avec une tour de contrôle. Septembre 2023
À ceci s’ajoute la construction de routes interdites aux Palestiniens, la démolition d’habitations et l’interdiction de construire pour les Palestiniens, l’isolation de certains commerces palestiniens pour les contraindre à partir, l’omniprésence des militaires israéliens et les checkpoints partout en Cisjordanie… En somme, les Israéliens remportent le combat territorial.
Les territoires palestiniens rétrécissent à vue d’œil pendant que les colonies israéliennes se multiplient…
De l’autre côté, les Palestiniens ne se déclarent pas vaincus et essayent désespérément de garder des bouts de terre. Certains Palestiniens expulsés choisissent de rejoindre des camps de réfugiés en Cisjordanie (858 000 réfugiés) ou à Gaza (1,4 millions de réfugiés) plutôt que de partir dans les pays voisins ; parce qu’ils estiment que rester est une manière de résister. Lors d’un échange avec une jeune fille dans un camp de réfugiés en Cisjordanie, elle m’a confié : « ils [les israéliens] nous rendent la vie impossible, parce qu’ils veulent que nous partions, mais en restant ici je résiste ! Je résisterai jusqu’à ma mort… ». Reste que les territoires palestiniens rétrécissent à vue d’œil pendant que les colonies israéliennes se multiplient…
Cartes simplifiées qui montrent l’évolution du conflit territorial. Les territoires palestiniens rétrécissent, et en parallèle les territoires sous contrôle israélien s’élargissent
Source : https://www.flickr.com/photos/43405897@N04/4055313294
Carte qui décrit la réalité du terrain en Cisjordanie
Carte qui décrit la réalité du terrain en Cisjordanie. Le mur est ostensiblement construit à l’Est de la ligne verte fixée par l’ONU et fait des détours pour gagner du terrain. Le territoire est presque entièrement contrôlé par les Israéliens et seuls certains ilots restent sous control partiel des Palestiniens. Des colonies israéliennes s’implantent progressivement dans les territoires palestiniens. Source : carte dressée par l’organisation B’Tselem et adaptées par le Monde diplomatique. https://www.monde-diplomatique.fr/cartes/occupationcisjordanie2006
Amalgames sur l’essence du conflit Ainsi, le conflit israélo-palestinien est avant tout un conflit territorial. Il ne faut pas se tromper sur la nature du conflit, sinon les analyses que nous en feront sont vouées à être erronées. Le conflit israélo-palestinien n’est pas un conflit de religions. Certes la religion est en toile de fond puisque la terre disputée est la « terre sainte », berceau des trois religions monothéistes. L’attachement à cette terre est renforcé par la présence des lieux saints. Par exemple, la Mosquée Al-Aqsa (troisième lieu Saint de l’Islam) et le mur des lamentations (endroit le plus saint pour les juifs) au cœur de la vielle ville de Jérusalem, expliquent en partie le refus catégorique des Israéliens et des Palestiniens de céder sur le statut de Jérusalem. Cependant, ce n’est pas un conflit qui oppose la religion juive à la religion musulmane. C’est un conflit entre deux peuples, les juifs et les arabes palestiniens (dont une partie sont chrétiens) pour obtenir le contrôle d’une terre.
L’esplanade des Mosquées/Mont du Temple à Jérusalem. Voir Lexique en pied de page
L’esplanade des Mosquées/Mont du Temple à Jérusalem (Voir Lexique en pied de page). Troisième lieu saint de l’Islam, sur laquelle se trouve la Mosquée Al-Aqsa et le Dôme du rocher. Selon la tradition musulmane c’est l’emplacement où Mahomet se serait élevé au ciel. Selon la tradition juive c’est l’emplacement où se situaient le Temple de Salomon, puis le Temple d’Hérode, dont il ne resterait plus que le mur des lamentations. Septembre 2023. Crédit Marie Durrieu.
Durrieu/Diploweb.com
Le mur des lamentations au cœur de la vieille ville de Jérusalem
Le mur des lamentations au cœur de la vieille ville de Jérusalem. Lieu le plus saint pour la religion juive et qui serait le seul vestige du Temple d’Hérode. Surplombé par l’esplanade des Mosquées/Mont du temple (Voir Lexique en pied de page). Janvier 2020. Crédit Marie Durrieu.
Durrieu/Diploweb.com
Ceci-dit, comme l’a écrit Alain Dieckhoff [1], le facteur religieux est parfois instrumentalisé de part et d’autre. Par exemple, le Hamas s’est appuyé sur l’islam pour se légitimer en opposition à l’Autorité Palestinienne laïque. À l’inverse, dans le nouveau gouvernement Netanyahu certains ministres sont issus de partis juifs ultraorthodoxes comme le Foyer juifs ou le Judaïsme unifié de la Torah. Le facteur religieux est aussi souvent utilisé par l’État hébreu pour justifier la colonisation. Néanmoins, si certains acteurs choisissent de « jouer la carte de la religion » (Alain Dieckhoff), cela ne veut dire pour autant que nous sommes face à un conflit de religions. Par ailleurs, dépeindre le conflit comme une guerre asymétrique entre des groupes terroristes et un État, est une grille de lecture extrêmement limitée. C’est incontestablement un conflit asymétrique puisque les forces en présence sont complétement déséquilibrées en faveur d’Israël. Cependant, parler de conflit entre des groupes terroristes et un État est en réalité une manière de délégitimer l’une des parties, les Palestiniens, tout en légitimant la partie adverse, Israël. Certains acteurs, de part et d’autre, dont le Hamas, doivent être qualifiés de terroristes. Cependant, pour saisir le fond du conflit, il faut comprendre que c’est avant tout deux peuples qui luttent pour une même terre par différents moyens. L’aspect territorial : obstacle principal à la résolution de conflit Par ailleurs, c’est précisément l’aspect territorial du conflit qui rend sa résolution complexe. Comment deux ennemis peuvent-ils être chez eux au même endroit ? C’est un jeu à somme nulle : les gains de l’un, égaleront les pertes de l’autre. Les générations se multiplient mais personne, ni d’un côté ni de l’autre, ne renonce à ce qu’ils estiment être leur terre. Une jeune fille palestinienne née dans un camp de réfugiés, me parle d’Hébron, ville de laquelle sa famille a été délogée par une colonie israélienne il y a pourtant deux générations, comme « chez elle ». À ce conflit territorial, la seule solution véritablement envisagée et envisageable reste la « solution à deux États ». Autrement dit, il faut diviser la terre de manière équitable entre un État Palestinien et un État Israélien qui seront souverains sur leur portion et pourront vivre en sécurité, et en tout liberté. Néanmoins, les colonies sont incontestablement une difficulté pour la mise en place d’une solution à deux États. L’extension des colonies en Cisjordanie a démembré le territoire palestinien qui ressemble à archipel (voir cartes ci-dessus). Afin d’obtenir une continuité territoriale nécessaire à un État palestinien viable, il faudrait vider les colonies israéliennes. Une solution que les plus de 600 000 colons et le gouvernement Netanyahu, qui au contraire encourage la colonisation, ne sont pas prêt à accepter… Les Israéliens et les Palestiniens sont irrémédiablement voisins Enfin, un des aspects qui caractérise et qui complexifie la résolution de ce conflit est l’imbrication sur le terrain. La surface est extrêmement limitée et tout est imbriqué. Les Israéliens et les Palestiniens sont irrémédiablement voisins. Malgré la haine, les murs, les barrières culturelles et linguistiques – ils vivent côte à côte et les séparations sont artificielles. La vieille ville de Jérusalem incarne cette imbrication qui complexifie la situation : d’une rue à l’autre on passe du souk arabe au quartier juif. Il est possible d’entrer sur l’esplanade des Mosquées par le mur des lamentations juif.
Checkpoint-tourniquet israélien dans la ville d’Hébron qui permet de contrôler et bloquer le passage des Palestiniens d’une rue à l’autre
Crédit Marie Durrieu
Durrieu/Diploweb.com
Hébron incarne aussi cette imbrication. Là les colonies se sont carrément implantées dans certaines rues de la ville. Il faut passer des tourniquets et des contrôles d’une rue à l’autre. Tandis que le tombeau des patriarches a été divisé en deux, d’un côté une mosquée et de l’autre une synagogue. Or, cette imbrication ne peut pas être négligée. Nous ne pouvons pas traiter ce conflit comme un conflit où une fois réglé chacun repartira chez soi : en Israël et en Palestine les deux peuples devront vivre ensemble. Partie 3. L’horreur du 7 octobre 2023 a brisé l’invisibilation du problème palestinien Stratégie d’invisibilisation du problème palestinien Le 7 octobre 2023 a surpris le monde entier. Nous avons été choqués, à juste titre, par la cruauté et la barbarie des attaques perpétrées sur des civils. Mais l’opinion publique mondiale a aussi été surprise de la violente réactivation d’un conflit qui était majoritairement oublié… En réalité, c’est en grande partie le résultat d’une stratégie politique d’invisibilisation finement orchestrée par Netanyahu. En effet, le Premier Ministre israélien a, depuis des années, mis en place une stratégie politique qui consiste à minimiser et à faire oublier le problème palestinien. Auprès de la population israélienne et aux yeux de la communauté internationale, le gouvernement israélien entretenait l’idée qu’il n’y avait plus vraiment de conflit israélo-palestinien, ou qu’il était au point mort, et que la question palestinienne était sous contrôle ou sommeillait. Pour nourrir ce discours, Netanyahu a mobilisé plusieurs outils. Par exemple, afin que personne n’envisage de nouvelles négociations, Netanyahu a nourri l’idée que du côté palestinien il n’y avait pas d’interlocuteur politique légitime. Depuis 2006, il n’y a pas eu d’élections et la Palestine est divisée politiquement entre l’Autorité Palestinienne et le Hamas, reconnu comme terroriste par un certain nombre d’États alliés d’Israël. Une situation dont Netanyahu s’est servi, et a entretenu, pour progressivement faire oublier le besoin de négocier… Par ailleurs, la menace iranienne a aussi été un outil instrumentalisé par le Premier Ministre israélien. Ces dernières années, il a largement agité la menace iranienne pour démontrer que le problème qui mérite attention est l’Iran et non pas les Palestiniens. Une stratégie qui s’est avérée très efficace à la fois vis-à-vis de la population israélienne et vis-à-vis de la communauté internationale. L’organisation d’une rave-party à 6 km de Gaza témoigne de la profondeur du déni dans lequel une partie de la population israélienne était plongée… Une stratégie efficace La population israélienne ne se préoccupait plus du problème palestinien. Sur le terrain, l’évolution était notable. Avant le 7 octobre 2023, les Israéliens avaient deux préoccupations majeures : l’Iran et la réforme de la justice de Netanyahu. Les faire parler des Palestiniens était devenu difficile. Ils n’avaient rien à dire à ce propos, comme si le problème était réglé, voire n’existait pas… La population, et notamment les jeunes cosmopolites dans les grandes villes, était dans une sorte de déni très étonnant lorsqu’on connait ce qui se passe de l’autre côté du mur. Un déni symbolisé par la rave-party qui s’est tenue proche de Gaza et qui a été épouvantablement attaquée par le Hamas. L’organisation d’une rave-party à 6 km de Gaza, que l’ancien Premier Ministre Dominique de Villepin [2] a décrit comme « l’enfer sur terre », démontre la profondeur du déni dans lequel la population israélienne était plongée… Par ailleurs, la stratégie d’invisibilisation était également très efficace vis-à-vis de la communauté internationale. Alors que résoudre le conflit israélo-palestinien a été le rêve de plusieurs grands présidents, depuis les années 2000 plus personne n’avait l’ambition d’organiser des négociations. La cause palestinienne n’était plus à l’agenda diplomatique. Les dirigeants et les organisations internationales avaient d’autres priorités : le terrorismedjihadiste, le climat, la covid-19, la guerre russe en Ukraine, les migrations, la cybersécurité… Il en allait de même pour l’opinion publique mondiale ; le problème du Proche-Orient ne préoccupait plus vraiment. Les accords d’Abraham, conclus en 2020, ont cristallisé cette invisibilisation du problème palestinien. Alors qu’historiquement, la cause palestinienne unissait le monde arabe et que les pays arabes soutenaient inconditionnellement le peuple palestinien, en 2020, les Émirats Arabes Unis, le Bahreïn, le Soudan et le Maroc ont choisi de normaliser leur relation avec l’État d’Israël sans exiger aucune concession pour les Palestiniens en retour. Le monde avait les yeux fermés sur une réalité qui n’a pourtant jamais cessé d’exister. Ce déni était une souffrance supplémentaire pour le peuple palestinien qui vivait le désespoir au quotidien. En 2020, Sahar Qawasmi, député d’Hébron, m’avait demandé : « Pourquoi sommes-nous l’exception des droits humains ? ». Pour le peuple palestinien, taire leur souffrance et oublier leur situation était une injustice incompréhensible qui permettait, en parallèle, à Israël de poursuivre sa politique de colonisation en toute impunité. En ce sens, les accords d’Abraham, ont été accueillis par l’Autorité Palestinienne comme une trahison terrible. Le 7 octobre 2023 a brisé violement l’invisibilisation dans laquelle le problème palestinien était plongé 7 octobre 2023 : une rupture Dans ce contexte d’invisibilisation, les attaques du Hamas sont arrivées comme une surprise et ont stupéfait le monde entier. Pourtant, sur le terrain, l’escalade était prévisible. Plus personne ne parlait de « paix » ou de « solution à deux États ». La jeunesse palestinienne n’avait plus aucun espoir ni politique, ni de négociations, ni de perspectives meilleures. Les jeunes parlaient de plus en plus de « résistance par tous les moyens ». Les dirigeants de l’Autorité Palestinienne qui continuaient de défendre la voix pacifique avertissaient qu’ils craignaient ne plus pouvoir contenir la colère de leur population. Plusieurs d’entre eux m’ont confié que si la situation ne changeait pas et que la communauté internationale n’arrêtait pas l’occupation d’Israël, l’escalade de violence serait inévitable. Paradoxalement, mis à part les Palestiniens, personne, ni les Israéliens, ni la communauté internationale, ne semblait craindre un tel soulèvement et une telle violence. En réalité, la tragédie du 7 octobre 2023 a brisé violement l’invisibilisation dans laquelle le problème palestinien était plongé. Le sujet n’est pas nouveau, nous en avons simplement repris conscience. Le conflit israélo-palestinien est redevenu une préoccupation pour l’opinion publique mondiale. Les évènements à Gaza font la Une des médias depuis l’attaque du Hamas ; en relayant presque la guerre en Ukraine au deuxième plan. Les réseaux sociaux sont inondés de publications, favorables aux uns ou aux autres, sur la situation au Proche-Orient. C’est un sujet qui revient au cœur des débats avec beaucoup d’émotions : ce sont des questions qui fracturent fortement nos opinions publiques. La cause palestinienne est redevenue un sujet de mobilisation. À travers le monde, de nombreuses manifestations propalestiniennes ont été organisées. Plusieurs personnalités médiatiques ont exprimé leur soutien aux Palestiniens ; certaines comme l’actrice Susan Sarandon - qui a été limogée par son agence artistique (UTA) - en ont payé le prix fort… Les réseaux sociaux sont activement utilisés comme plateforme pour le soutien de la cause palestinienne. Au sein du monde arabe la cause palestinienne est redevenue un sujet de préoccupation et d’identification. Même dans les États du golfe où les gouvernements se rapprochaient de plus en plus de l’État hébreu, les populations expriment maintenant clairement leur soutien aux Palestiniens. Par ailleurs, la situation au Proche-Orient est redevenue un sujet de préoccupation pour les organisations et les acteurs politiques. Le conflit israélo-palestinien est à nouveau à l’agenda diplomatique. En témoigne les déplacements des dirigeants sur le terrain ; comme la visite d’Emmanuel Macron en Israël et en Cisjordanie. L’ONU s’est ressaisi du problème. Plusieurs sessions du Conseil de Sécurité ont été dédiées à la situation à Gaza, même si l’adoption de résolutions est complexifiée par l’usage du véto, notamment américain. Antonio Guterres, Secrétaire Général de l’ONU, a formulé à plusieurs reprises son soutien à la solution à deux États et le besoin d’un cessez le feu. * En somme, que nous le voulions ou non, le conflit israélo-palestinien reste central et l’écarter n’est pas une option viable à long terme. La situation humanitaire catastrophique ne peut pas être ignorée. De plus c’est un conflit qui divise à plusieurs niveaux. C’est un conflit qui divise nos sociétés. Depuis le 7 octobre 2023, il y a une fracture notable dans nos sociétés européennes entre ceux qui défendent le droit d’Israël à se défendre et ceux qui soutiennent les droits du peuple palestinien. Il y a eu une résurgence des actes antisémites et racistes. Les partis politiques se sont positionnés et se sont servis des évènements selon leurs intérêts. Par exemple, en France, le caractère islamique du Hamas a servi les discours anti-immigration portés par l’extrême droite ; tandis que la cause palestinienne est portée par des partis de gauche. C’est aussi un sujet qui divise le monde entre les pays du sud qui soutiennent majoritairement la Palestine, et les pays du nord qui soutiennent majoritairement Israël. Alors que la fracture entre d’un côté les démocraties occidentales, et de l’autre côté, les États du sud, les émergents et les régimes autoritaires se creusait déjà, le conflit israélo-palestinien vient l’accentuer. Le soutien inconditionnel des États-Unis et l’appui des Européens à Israël participent à nourrir l’idée que « l’Occident oppresse les peuples du sud et qu’il ne respecte le droit international que selon ses intérêts ». Un discours qui sert des États comme la Russie, l’Iran ou la Chine qui veulent justement faire tomber l’ordre mondial établi et cherchent des soutiens auprès des États qui se sentent oppressés par l’Occident. Ainsi, le conflit israélo-palestinien et ses conséquences ne peuvent pas être ignorés. L’asymétrie entre les parties au conflit est telle que la solution ne pourra venir que de l’extérieur. La communauté internationale doit s’engager pour trouver une solution qui permettra de garantir les droits des uns et des autres. La solution à deux États reste la seule solution acceptable. Pour la mettre en œuvre et qu’elle fonctionne, il faudra prendre en compte la réalité du terrain. Par Marie DURRIEU Marie Durrieu est doctorante contractuelle associée à l’Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire (IRSEM) et rattachée au Centre Michel de l’Hospital (CMH).