LA « DRONISATION » DU CONTINENT AFRICAIN : ENTRE SOUVERAINETÉ, DÉPENDANCE TECHNOLOGIQUE ET INNOVATION LOCALE

LA « DRONISATION » DU CONTINENT AFRICAIN : ENTRE SOUVERAINETÉ, DÉPENDANCE TECHNOLOGIQUE ET INNOVATION LOCALE

Début avril 2026, les États-Unis annonçaient la création d’un centre régional de formation aux drones au Maroc, avec une première phase pilote lors de l’exercice ‘’African Lion 2026’’ (du 20 avril au 8 mai).

À terme, les États-Unis envisagent de créer d’autres centres similaires dans d’autres régions du continent. Cette annonce illustre l’une des évolutions les plus significatives des dynamiques sécuritaires contemporaines : la diffusion rapide des technologies de drones sur le continent africain. Selon l’Africa Center for Strategic Studies, le rythme est passé d’un accord d’acquisition en Afrique, en 2001, à 21 en 2021

Longtemps cantonnés à des usages marginaux de surveillance et de renseignement, les drones sont devenus, en l’espace de deux décennies, des instruments centraux des stratégies militaires de nombreux États africains, tout en étant progressivement appropriés par des acteurs non étatiques. Derrière une définition d’apparence simple — celle d’un véhicule aérien, naval, terrestre ou sous-marin sans équipage, contrôlé à distance ou de manière autonome — se déploie une grande diversité d’usages et de configurations : drones non armés de renseignement, de surveillance et de reconnaissance (ISR), drones armés de combat (unmanned comnbat air vehicle, UCAV), munitions rôdeuses (« kamikazes ») à usage unique, mini-drones tactiques ou encore drones civils détournés à des fins militaires. Cela ne traduit pas seulement des innovations technologiques mais aussi une transformation plus profonde des modalités de la guerre. L’Afrique apparaît aujourd’hui comme un espace privilégié d’expérimentation et de diffusion de ces technologies, dans un contexte marqué par la persistance de conflits armés, la montée en puissance capacitaire des États, la fragmentation des acteurs sécuritaires et la recomposition des partenariats stratégiques. Cette « dronisation » pose ainsi une question centrale : constitue-t-elle un levier d’affirmation de la souveraineté des États africains ou, au contraire, un facteur de dépendance et d’instabilité accrue ?

I. Montée en puissance capacitaire et militarisation des espaces aériens

1. Une expansion accélérée et désormais structurante

L’essor des drones en Afrique débute réellement dans les années 2000, d’abord à des fins de surveillance et de renseignement. La première frappe armée documentée le 23 juin 2011 en Somalie4 marque un tournant, en inaugurant une phase de militarisation progressive de ces technologies. Depuis lors, la diffusion des drones armés s’est fortement accélérée avec des centaines de frappes dans au moins 15 pays, selon l’Africa Center for Strategic Studies5. Military Africa a, de son côté, recensé plus de 1500 drones militaires acquis dans 31 pays africains entre 1980 et fin 2023, avec une augmentation particulièrement marquée entre 2020 et 2023 (663, dont 237 en 2020).6 Cette expansion n’est pas homogène, car concentrée dans certaines régions : l’Afrique du Nord domine largement le classement, avec 53 % des acquisitions et trois pays dans le top 5 des acheteurs. Mais les autres régions ne sont pas en reste : l’Afrique de l’Ouest représente 22 % des acquisitions (338 drones), le Nigeria étant le troisième acheteur (177 drones), devant l’Éthiopie (125) pour l’Afrique de l’Est et l’Afrique du Sud (99). Cette concentration géographique traduit à la fois des capacités budgétaires différenciées et des priorités stratégiques distinctes. Sans surprise, les plus gros acheteurs de drones correspondent aux États disposant des budgets de défense les plus élevés et des forces armées les plus structurées7 (Égypte, Maroc, Nigeria, Algérie, Éthiopie, Afrique du Sud). Par ailleurs, la plupart des États ayant acquis des drones ces dernières années connaissent des crises sécuritaires sur leur sol (Nigeria, Cameroun, Soudan, Mozambique, Mali, Burkina Faso, Niger, notamment).

2. Les ressorts de la diffusion : accessibilité, sécurité et logique politique

Plusieurs facteurs expliquent cette « dronisation » rapide en Afrique. Le premier facteur est d’ordre sécuritaire. L’intensification des conflits armés a conduit les États à rechercher des outils permettant une projection rapide, flexible et relativement peu risquée de la force. Les drones répondent à cette logique en combinant surveillance, ciblage et frappe à distance. La dégradation de la situation sécuritaire sur plusieurs théâtres et la hausse de la violence issue des groupes armés non étatiques ont ainsi encouragé un recours étatique aux drones. L’usage de drones dans des opérations offensives a été détecté dans plusieurs pays : Soudan, Éthiopie, Burkina Faso, Mali, Libye, Somalie, Niger. Les drones militaires répondent directement aux besoins opérationnels propres aux environnements régionaux de nombreux acteurs africains :

• surveillance des frontières, pour des États comme l’Égypte, le Maroc et l’Éthiopie ;

• lutte contre les groupes armés non étatiques et appui aux opérations de contre-insurrection pour des pays comme le Nigeria dans le cadre des opérations contre le groupe Boko Haram, le Mali face aux groupes séparatistes de l’Azawad et aux groupes jihadistes, le Soudan où l’armée combat les Forces de soutien rapide (FSR)8, et l’Éthiopie face aux Forces de défense tigréennes.9 Le second facteur tient à l’accessibilité technologique. La « dronisation » traduit la démocratisation d’un outil technologique à forte valeur militaire. Les drones offrent en effet un accès relativement peu coûteux à des capacités aériennes avancées. L’asymétrie entre le coût d’acquisition et celui des moyens de neutralisation renforce leur attractivité.

De plus, les entreprises chinoises, iraniennes et turques, grâce à leurs prix attractifs, offrent une alternative économique aux armées disposant de budgets de défense limités. Le troisième facteur relève d’une logique politico-stratégique. Le drone est perçu comme un multiplicateur de puissance, mais aussi comme un symbole de modernisation des forces armées. Il participe à la construction d’une image de puissance et à l’affirmation d’une souveraineté technologique, même lorsque celle-ci reste largement dépendante de facteurs extérieurs. Il répond aussi à l’ambition de développement d’une base industrielle et technologique de défense.

II. Une transformation des équilibres tactiques sans rupture stratégique

1. Une recomposition des pratiques opérationnelles et informationnelles

Les drones offrent à des acteurs aux capacités limitées un accès direct à des fonctions clés du combat moderne. Ils introduisent une double asymétrie technologique et tactique, permettant à des acteurs moins dotés de contester des adversaires mieux équipés. Ils contribuent, en outre, à transformer durablement les modes d’engagement, en rendant plus vulnérables les concentrations de forces et en favorisant des logiques d’action plus diffuses et mobiles. Parallèlement, le drone agit comme un outil informationnel à part entière. Les images de frappes ou de surveillance sont captées, montées et diffusées à des fins de légitimation, de recrutement, ou de dissuasion. Ce registre psychologique, initialement développé par l’État islamique au Moyen-Orient, a été rapidement approprié par des groupes africains tels que Boko Haram, l’Islamic State West Africa Province (ISWAP), Al-Shabaab ou encore le Jama’at Nasr al-Islam wal Muslimin (JNIM). Le drone devient ainsi un vecteur de mise en scène de la violence, contribuant à produire des effets performatifs au-delà du seul impact militaire. La diffusion des drones aux acteurs non étatiques constitue, à cet égard, une évolution majeure, traduisant une démocratisation de la technologie qui complexifie fortement les environnements opérationnels. Les exemples récents en témoignent. Au Soudan, l’usage de drones par les différentes parties a contribué à l’intensification des affrontements et à la multiplication des frappes ciblées. Au Sahel, les groupes armés ont progressivement intégré ces technologies, d’abord pour la reconnaissance et la communication, puis pour des attaques, notamment via la modification de drones civils commerciaux.

Ces groupes exploitent des drones accessibles sur le marché, tels que certains modèles DJI ou des drones FPV, pour larguer des charges explosives artisanales. L’attaque de l’aéroport de Niamey en janvier 2024, attribuée à l’État islamique-Sahel, illustre cette évolution. Plus largement, les données disponibles montrent une augmentation rapide des incidents impliquant des drones, notamment du fait du JNIM depuis 202317 ainsi qu’une coordination (drones-forces au sol) et une complexification des attaques.18 De même, le Front de libération de l’Azawad (FLA) s’appuie sur des drones FPV et VTOL19 dont l’usage s’est accru depuis février 2025.20 Cette montée en puissance s’accompagne d’une circulation accrue des savoir-faire et des outils technologiques, facilitée par l’accès à des technologies duales, à des réseaux transnationaux et à des outils d’intelligence artificielle. L’usage des drones armés par des acteurs non étatiques est désormais attesté dans plusieurs autres théâtres africains (Libye, RDC, Nigeria, Mozambique, Somalie), confirmant la diffusion rapide et transversale de ces capacités.

2. Des limites structurelles et des effets ambivalents

Ainsi, malgré des innovations sur le terrain, les drones ne constituent pas un facteur de rupture stratégique pour les États. D’une part, leur impact reste essentiellement tactique. Leur diffusion n’a pas permis de modifier l’issue des conflits. Dans certains cas, elle s’accompagne même d’une prolongation des dynamiques conflictuelles comme le montrent les exemples au Sahel et au Soudan, notamment. D’autre part, ils présentent des vulnérabilités techniques importantes : sensibilité aux conditions climatiques, exposition au brouillage, risques de piratage. La plupart des pays africains ne disposent pas de capacités anti-drones avancées, ce qui limite leur efficacité dans des environnements contestés. Leur diffusion contribue surtout à une intensification et banalisation de la violence. Les données disponibles montrent une augmentation significative du nombre de frappes et des victimes civiles, en particulier dans certaines zones de conflit. Pour la seule année 2024 : 484 frappes de drones ont provoqué la mort de 1176 civils, dans 13 pays africains.

Le 18 février de cette même année, une frappe de drone contre un convoi de l’armée malienne et de l’Africa Corps russe, dans la région de Kidal, a fait des morts des deux côtés. Au cours des trois premiers mois de 2026, près de 700 civils ont été tués dans des frappes de drones au Soudan, selon l’ONU. Ainsi, si les drones redéfinissent les règles du jeu, ils n’en changent pas la nature.

Ils déplacent les équilibres tactiques sans résoudre les causes profondes des conflits. Le passage progressif de drones de surveillance à des drones armés traduit une évolution vers des usages offensifs, qui modifient les modalités de projection de la force. Cette militarisation des espaces aériens africains s’opère souvent en l’absence de doctrines d’emploi stabilisées et de cadres juridiques adaptés. Elle soulève des enjeux importants en matière de droit international humanitaire, notamment en ce qui concerne la distinction entre cibles civiles et militaires et la proportionnalité des frappes. Un rapport de Human Rights Watch du 2 avril 2026 dénonce les crimes de guerre et contre l’humanité commis par tous les camps au Burkina Faso (groupes jihadistes et forces gouvernementales), y compris des frappes de drones illégales.26 L’armée burkinabè a mené trois frappes de drones contre des rassemblements civils (enterrement et marchés), entre août et novembre 2023, qui ont fait au moins 60 morts civiles, en violation du droit de la guerre.

III. Une souveraineté sous contrainte : dépendances extérieures et émergence d’une innovation locale

1.      Dépendance structurelle aux fournisseurs étrangers et implications géopolitiques

Le marché africain des drones est largement dominé par des fournisseurs étrangers. Sur la période 1980-2024, Chine, Israël, États-Unis structurent l’offre :

• Chine : 400 unités vendues (modèles Wing Loong I et II, Rainbow CH-3 et CH-4 en particulier), soit 26 % de tous les drones acquis par des États africains ;

• Israël : 309 (Wander-B, Thunder-B) ;

• États-Unis : 227 (MQ-9 Reaper, Sky Eye).

Ce trio de tête est concurrencé ces dernières années par la Turquie (190 unités fournies) qui s’est imposée en peu de temps comme un acteur central. Les drones Bayraktar TB2 et TAI Anka sont particulièrement prisés pour leur coût et leur simplicité d’emploi, principalement depuis 2021-2022.

Le Bayraktar TB2 est ainsi devenu le modèle le plus vendu dans de nombreux pays africains. Au-delà de l’Afrique du Nord, la Turquie a ainsi étendu ses exportations de drones à plusieurs États subsahariens, parmi lesquels le Mali, le Burkina Faso, le Niger, le Nigeria, l’Éthiopie et la Somalie. Outre l’absence de conditionnalités politiques strictes associées à leur exportation (valable aussi pour les drones chinois et iraniens), les offres contractuelles intégrées (incluant formation, coopération militaire, transferts de technologie, diversité des munitions et facilités de paiement) renforcent leur compétitivité. L’emploi des drones turcs en Ukraine, en Libye , dans le Haut-Karabagh et dans la guerre du Tigré par l’armée éthiopienne a démontré leur succès opérationnel et renforcé leur attractivité auprès des armées africaines. Selon certaines sources locales et internationales, la société turque de sécurité privée SADAT superviserait même l’usage des drones et déploierait des experts pour former les forces locales. Les ministres turc et nigérien de la Défense ont, quoi qu’il en soit, signé le 7 avril 2026 à Ankara un protocole officialisant le déploiement de formateurs militaires turcs directement au. Cette configuration engendre une dépendance structurelle. Les États africains restent tributaires des fournisseurs pour la maintenance, les pièces détachées et les mises à jour logicielles. Cette dépendance limite leur autonomie stratégique et les expose à des risques de rupture en cas de tensions politiques. Au-delà de la dépendance technique, l’usage des drones s’inscrit dans des logiques géopolitiques plus larges. Les données collectées par ces systèmes soulèvent des enjeux de souveraineté informationnelle, dans la mesure où elles peuvent être accessibles aux fournisseurs. Des inquiétudes autour des drones chinois s’expliquent notamment par des précédents en matière d’espionnage chinois : en 2012, l’équipe informatique du siège de l’Union africaine à Addis-Abeba - offert avec les systèmes informatiques livrés clés en main par Pékin - a découvert une vaste fuite de données.

Par ailleurs, les drones participent à des dynamiques de compétition stratégique en alimentant notamment des logiques de conflits par procuration. Le cas du Soudan reflète cette tendance, avec l’implication de plusieurs puissances extérieures soutenant des acteurs opposés, contribuant à l’escalade et à la fragmentation du conflit :

• l’armée régulière soutenue par l’Égypte, l’Arabie saoudite, la Russie, la Turquie et l’Iran, ces deux derniers fournissant notamment des drones ;

• les FSR soutenues par les réseaux émiratis mobilisant, la Libye, le Kenya, l’Éthiopie et les supplétifs russes de Wagner.

L’armée s’est notamment dotée de drones iraniens pour combattre les FSR, ces dernières équipées de drones chinois fournis par les Émirats. De même, un début de guerre des drones par proxys a pu être observé au Mali, où le FLA, et selon plusieurs sources, a été appuyé par des conseillers ukrainiens, dans le cadre de la lutte de Kiev contre la Russie, dont les supplétifs (Wagner/Africa Corps) soutiennent l’armée malienne (elle-même équipée de drones turcs Akıncı et Bayrakatr TB240). Si les filières d’armement incluent également le sud libyen et les prises de guerre, les présences étrangères suscitent des craintes quant à de potentiels transferts de technologies, comme le suggère le cas du FLA. Les drones deviennent ainsi un vecteur d’influence, mais aussi un facteur d’internationalisation des conflits africains. La multiplication des ingérences étrangères contribue à l’enlisement de conflits, l’escalade de la violence et la fragmentation accrue des rapports de force.

2. L’émergence d’une innovation locale encore limitée mais stratégique

Face à une technologie importée, parfois inadaptée, la fabrication locale est présentée comme une réponse souveraine, durable, et adaptée aux réalités africaines, mais limitée par de nombreuses contraintes structurelles. Selon Military Africa, environ 12 % du marché africain des drones est aujourd’hui couvert par une production locale. Ces chiffres, à manier avec prudence, traduisent néanmoins une dynamique réelle, en particulier en Afrique australe où la production locale représenterait près de 60 % des drones déployés.

Le premier vol de drone en Afrique est d’ailleurs de fabrication sud-africaine et remonte à 1977 avec le « Champion ». Depuis, plusieurs États ont engagé des efforts plus structurés en matière de développement industriel tandis que d’autres expérimentent des solutions plus adaptées à leurs contraintes opérationnelles et environnementales. L’Afrique du Sud demeure, à cet égard, l’écosystème le plus abouti du continent. Le drone MALE MILKOR 380, présenté en 2023, d’une envergure de 18,6 mètres, est le programme le plus avancé hors Afrique du Nord et marque un saut capacitaire significatif avec des ambitions en matière d’ISR et de frappe. Il s’inscrit dans la continuité du programme SEEKER, développé par Denel depuis les années 1980, qui reste l’un des rares systèmes africains réellement exportés. Le Maroc illustre quant à lui un modèle d’industrialisation hybride dynamique. Aerodrive Engineering Services (AES) a développé l’Atlas ISTAR, un drone militaire entièrement conçu localement qui a effectué son premier vol réussi le 10 octobre 2024, et le pays multiplie également les partenariats stratégiques notamment avec Israël. Cela inclut la production du modèle de munition rôdeuse SpyX et l’implantation d’une usine de BlueBird Aero Systems à Benslimane, prévue pour entrer en service en avril 2026.50 Cette stratégie repose sur une combinaison assumée entre acquisition, transfert de technologie et montée en gamme industrielle.

Le Nigeria investit depuis plusieurs années dans la production de systèmes de défense propres tout en s’inscrivant dans une logique de co-production asymétrique. Le drone Tsaigumi (« surveillance » en haoussa), fruit de la collaboration entre l’Air Force Institute of Technology nigérian et la société portugaise UAVision, constitue un exemple d’assemblage local avec des apports technologiques externes. En 2025, les autorités ont également présenté un drone d’attaque développé avec la société locale Briech UAS, correspondant vraisemblablement système D. L’Égypte suit une trajectoire distincte, reposant notamment sur l’industrialisation sous licence (production et assemblage). Le pays produit des drones dérivés du modèle chinois ASN 209 et développe des variantes locales telles que le June-3054 largement inspiré de plateformes existantes émiraties (Yabhon) et turques (Bayraktar TB2). Cette approche permet une consolidation progressive des capacités industrielles et une autonomisation relative, à des fins de projection régionale. D’autres initiatives, plus ponctuelles, complètent ce paysage. La Tunisie, avec le TAT Nasnas développé dans les années 1990, illustre une capacité ancienne mais limitée. L’Algérie, avec le drone EL-DJAZAÏR, affiche une volonté d’autonomie industrielle, bien que les capacités réelles du système demeurent peu documentées. L’Éthiopie, enfin, a inauguré en 2025 une première usine de drones dans un contexte post-conflit marqué par une forte dépendance aux importations, mais les programmes associés — tels que le MDAV-1 — restent faiblement corroborés. Au-delà des programmes étatiques, des initiatives privées émergent également. Au Cameroun, l’entrepreneur William Elong a développé des drones à usage dual, tandis qu’au Sénégal, la société Ndobine conçoit des systèmes adaptés aux contraintes locales (surveillance maritime, agriculture de précision, cartographie).

Ces initiatives témoignent d’une volonté d’ancrer l’innovation dans les besoins spécifiques des territoires. Ces dynamiques répondent à une double logique : réduire la dépendance aux fournisseurs extérieurs et développer des applications adaptées, tant civiles que militaires. Elles traduisent une volonté croissante d’appropriation technologique et de montée en compétence locale. Toutefois, les niveaux réels de sophistication et d’autonomie de ces systèmes doivent être relativisés. Les contraintes structurelles demeurent importantes : faiblesse des bases industrielles, accès limité aux financements, dépendance aux chaînes d’approvisionnement globales et manque de coordination entre acteurs publics et privés. En outre, certaines annonces de systèmes souffrent d’un déficit de transparence. C’est notamment le cas de certains systèmes évoqués dans des sources secondaires, ou encore de programmes dont les caractéristiques techniques restent largement opaques, à l’image du EL-DJAZAÏR , ou du Damisa : sa nature semble se rapprocher de celle d’une munition rôdeuse reposant en partie sur des composants importés. La circulation d’informations non corroborées — comme certains projets présentés comme « indigènes » sans confirmation indépendante — illustre les ambiguïtés persistantes entre communication politico-stratégique et réalité industrielle. Dans ce contexte, l’émergence d’un véritable ‘’ made in Africa ‘’ des drones demeure davantage un objectif à moyen terme qu’une réalité pleinement consolidée. Le développement des drones en Afrique oscille ainsi entre programmes industriels structurés (notamment en Afrique du Nord et en Afrique du Sud), initiatives émergentes et annonces peu étayées. Loin d’une opposition binaire entre importation et production locale, il révèle une diversité de modèles hybrides, combinant assemblage local et intégration de technologies importées, mais aussi des formes d’innovation par l’usage, comme l’illustrent certains déploiements et modèles artisanaux en contexte de conflit (Sahel, Soudan notamment). Le passage progressif, pour certaines puissances régionales, d’un statut d’importateur à celui de producteur ou d’assembleur répond à des impératifs de souveraineté, de réactivité et de coût. Il s’accompagne toutefois de défis accrus en matière de gouvernance, de contrôle des technologies et de transparence. Conclusion La « dronisation » du continent africain s’impose aujourd’hui comme un phénomène à la fois croissant, multiforme et fortement politisé. Elle offre aux États un raccourci capacitaire indéniable mais au prix d’effets ambivalents : accentuation des dépendances technologiques, complexification des équilibres régionaux et absence de réponse aux causes structurelles des conflits.

Ces systèmes constituent, à bien des égards, des outils d’illusion stratégique : ils permettent d’afficher une forme de supériorité technologique à coût relativement maîtrisé, sans pour autant garantir un avantage décisif sur le terrain. Dans le même temps, ils ouvrent un nouveau champ de compétition géopolitique, structuré par la concurrence entre fournisseurs, les logiques de dépendance, les enjeux de captation de données et les formes renouvelées de diplomatie technique. Surtout, la diffusion rapide de ces technologies agit comme un catalyseur d’instabilité. L’intégration croissante de capteurs avancés et de systèmes d’armement, y compris dans des environnements déjà saturés en moyens militaires, soulève des interrogations majeures quant à la cohérence des politiques d’acquisition, à la régulation des usages et à la protection des populations civiles. Alors même que ces outils sont censés renforcer la souveraineté des États et améliorer la sécurité, leur diffusion non encadrée contribue, paradoxalement, à intensifier les dynamiques de violence. Dans ce contexte, plusieurs orientations restent nécessaires :

• élaborer des doctrines d’emploi claires des drones, intégrant les principes du droit international humanitaire proportionnalité, précaution) ; (distinction,

• renforcer la formation des opérateurs, notamment sur le ciblage, la gestion de l’escalade et la protection des populations civiles ;

• encadrer les acquisitions par des critères de transparence, de traçabilité et d’évaluation de leur impact sur la stabilité régionale ;

• réduire les dépendances technologiques critiques (maintenance, logiciels, capteurs, pièces détachées) et sécuriser les chaînes d’approvisionnement ; encadrer la gestion des données issues des drones (collecte, stockage, accès), afin de limiter les risques de dépendance et d’exploitation externe ;

• structurer le développement de capacités locales dans le cadre de stratégies industrielles soutenables, en intégrant les contraintes des chaînes de valeur globales ; • limiter la prolifération vers des acteurs non étatiques via des mécanismes de contrôle, de traçabilité et de sécurisation des équipements ;

• promouvoir une harmonisation progressive des cadres normatifs aux niveaux régional et continental, notamment sous l’égide de l’Union africaine. L’enjeu central réside, donc, moins dans l’accès à la technologie que dans la capacité à en maîtriser les usages. À défaut, la « dronisation » risque de consolider les asymétries existantes, et de faire du continent un laboratoire des formes contemporaines de la guerre, plus équipé mais pas nécessairement plus stable.

Djenabou Cissé