La thalassocratie criminelle, moteur du narcotrafic international ?

La maritimisation irrésistible du narcotrafic a façonné une main d’œuvre criminelle parfaitement adaptée aux contraintes maritimes et portuaires. Structurée et évolutive, elle s’intègre dans les réalités d’une thalassocratie criminelle internationalisée qui contribue, de manière décisive, à la prospérité des chaînes de valeurs au sein d’une géo-économie illicite. La logistique portuaire offre, certes, l’efficacité du commerce international mais aussi l’opacification et les sécurisations des flux commerciaux noyés dans le gigantisme d’une mondialisation fortement maritimisée.
Illustré d’un schéma et d’une carte. Avec en bonus un podcast.
SCENES de violences armées à Guayaquil, port maritime équatorien, en janvier 2024, corruption d’agents portuaires ou de policiers, blanchiment d’argent dans des véhicules de luxe ou dans l’immobilier, homicides de journalistes ou de magistrats imputés la MokroMafia au cœur des cités néerlandaises… Tels s’expriment concrètement les effets du narcotrafic aussi bien dans les zones de départ que de destination des flux illicites.
Les conventions internationales ont régulièrement réglementé l’usage des substances stupéfiantes et psychotropes. Ainsi, selon les termes de la Convention de Vienne de 1988, par « trafic », il faut entendre « la culture, la production, la manufacture, l’extraction, la préparation, l’offre, la mise en vente, la livraison, le courtage, l’expédition, le transport, l’importation et l’exportation de tout stupéfiant ou de toute substance psychotrope ». De même, l’organisation, la gestion, le financement ou la facilitation des opérations ou activités sus-mentionnées sont constitutives du trafic. Dés lors, se dessine, in fine, une chaîne de valeurs propre à une activité hybride fondée sur la culture d’une matière première (fleur d’opium, feuille de cocaïer...) ou des processus chimiques qui sont, ensuite, transformée, conditionnée et acheminée vers un marché de consommation illicite d’échelle internationale. Elle génère simultanément un écosystème criminel prolifique qui fragilise la stabilité interne des États ainsi que celle des relations internationales. Le président équatorien n’a-t-il pas déclaré l’état de conflit interne en janvier 2024 ?
Le narcotrafic met en présence des acteurs issus de la criminalité organisée internationale qui ont recours aux vecteurs comme aux espaces maritimes pour déployer leurs activités marchandes à travers le monde. Au vu de son ampleur, il est opportun d’évoquer l’émergence d’une thalassocratie criminelle . Par ses agissements, elle interroge quotidiennement le droit international ainsi que les modalités de la globalisation économique. Masquée et perturbatrice de l’ordre public socio-économique, elle s’impose assurément comme un acteur des relations internationales.
De fait, le narcotrafic nourrit un écosystème criminel particulièrement prolifique aussi bien dans les zones de production ou de rebond que de consommation (I). Son développement se fonde de manière croissante sur le phénomène de maritimisation (II).
Figure 1 : Modélisation de l’écosystème criminel du narcotrafic international
Réalisation : F. Manet
Figure 2 : Manœuvre maritime d’exportation de la cocaïne depuis l’Équateur vers les marchés nord-américains
Réalisé par Ronan Kerbiriou, janvier 2024
Kerbiriou/2024
Des ports maritimes infiltrés par des narco-organisations ?
Plus grave encore, les comités de direction des ports maritimes d’Anvers (Belgique), Rotterdam (Pays-Bas) et Hambourg-Bremerhaven (Allemagne) associés à l’Agence européenne de Police EUROPOL [10] ont mis à jour des mécanismes d’infiltration des organisations portuaires par des structures criminelles. Le mode opératoire démontre une maitrise des procédures portuaires et une exploitation des vulnérabilités propres au système de gestion des conteneurs dans les emprises. L’organisation criminelle s’appuie sur des « insiders » ou agents infiltrés dans la structure portuaire soit du fait d’une manœuvre de corruption des acteurs licites soit par projection de membres du réseau criminel au sein des acteurs portuaires. Ces derniers agissent comme le ferait une équipe d’extraction des conteneurs contaminés hors des emprises sécurisées du port. Ils pénètrent physiquement ces enceintes de manière dissimulée à l’image d’un scénario type « conteneur-cheval de Troie ». Un complice à la raison sociale licite achemine un conteneur dans lequel est dissimulée cette équipe dédiée. Ce mode opératoire repose sur la connaissance préalable des codes de référencement propres à chaque conteneur. En effet, la chaîne logistique maritime repose sur plusieurs intervenants aux missions bien définies. Le maillon essentiel qui relie l’expéditeur et le destinataire est le transitaire maritime dont la mission est d’organiser l’acheminement de la cargaison. Au delà de l’organisation matérielle et conformément aux normes internationales, Incoterms, il prend en charge les formalités administratives liées au transport à savoir les attestations d’assurance, les formalités juridiques et douanières, le dossier export (connaissement, colisage, certificat d’origine, factures commerciales). Le « Bill of Lading » est un document délivré par le transporteur ou son mandataire à l’expéditeur. Il atteste de l’exécution du contrat de transport de marchandises. Il sert d’accusé de réception des marchandises, garantit le paiement de l’expéditeur et possède un rôle de titre de propriété des marchandises. Il est déclaratif (« said to be declared »). Ainsi, la compagnie maritime attribue au conteneur un code unique matérialisé par un code PIN ou QRCode qui assure la traçabilité mais aussi la légitimité des acteurs à manipuler ce fret. Les « insiders » ont alors pour objectif de partager ce code d’identification avec l’organisation criminelle.
Par Florian MANET
- Un écosystème criminel singulier mais prolifique
- Tentative de définition de la criminalité organisée appliquée à l’activité maritime
Figure 1 : Modélisation de l’écosystème criminel du narcotrafic international
Réalisation : F. Manet
- Manet
- Gain financier et influence sur l’ordre public socio-économique, déterminants du crime
- Quand le crime prend la mer, l’avènement d’une thalassocratie criminelle transnationale
- Structure pyramidale et caisse à outils criminels, les réalités des ressources humaines
- La thalassocratie criminelle à la conquête des océans et des ports maritimes
Figure 2 : Manœuvre maritime d’exportation de la cocaïne depuis l’Équateur vers les marchés nord-américains
Réalisé par Ronan Kerbiriou, janvier 2024
Kerbiriou/2024
Des ports maritimes infiltrés par des narco-organisations ?
Plus grave encore, les comités de direction des ports maritimes d’Anvers (Belgique), Rotterdam (Pays-Bas) et Hambourg-Bremerhaven (Allemagne) associés à l’Agence européenne de Police EUROPOL [10] ont mis à jour des mécanismes d’infiltration des organisations portuaires par des structures criminelles. Le mode opératoire démontre une maitrise des procédures portuaires et une exploitation des vulnérabilités propres au système de gestion des conteneurs dans les emprises. L’organisation criminelle s’appuie sur des « insiders » ou agents infiltrés dans la structure portuaire soit du fait d’une manœuvre de corruption des acteurs licites soit par projection de membres du réseau criminel au sein des acteurs portuaires. Ces derniers agissent comme le ferait une équipe d’extraction des conteneurs contaminés hors des emprises sécurisées du port. Ils pénètrent physiquement ces enceintes de manière dissimulée à l’image d’un scénario type « conteneur-cheval de Troie ». Un complice à la raison sociale licite achemine un conteneur dans lequel est dissimulée cette équipe dédiée. Ce mode opératoire repose sur la connaissance préalable des codes de référencement propres à chaque conteneur. En effet, la chaîne logistique maritime repose sur plusieurs intervenants aux missions bien définies. Le maillon essentiel qui relie l’expéditeur et le destinataire est le transitaire maritime dont la mission est d’organiser l’acheminement de la cargaison. Au delà de l’organisation matérielle et conformément aux normes internationales, Incoterms, il prend en charge les formalités administratives liées au transport à savoir les attestations d’assurance, les formalités juridiques et douanières, le dossier export (connaissement, colisage, certificat d’origine, factures commerciales). Le « Bill of Lading » est un document délivré par le transporteur ou son mandataire à l’expéditeur. Il atteste de l’exécution du contrat de transport de marchandises. Il sert d’accusé de réception des marchandises, garantit le paiement de l’expéditeur et possède un rôle de titre de propriété des marchandises. Il est déclaratif (« said to be declared »). Ainsi, la compagnie maritime attribue au conteneur un code unique matérialisé par un code PIN ou QRCode qui assure la traçabilité mais aussi la légitimité des acteurs à manipuler ce fret. Les « insiders » ont alors pour objectif de partager ce code d’identification avec l’organisation criminelle.
Par Florian MANET