Massad Boulos à Alger : derrière la courtoisie diplomatique, la bataille d’octobre

Massad Boulos à Alger : derrière la courtoisie diplomatique, la bataille d’octobre

À quelques semaines de l’échéance du Conseil de sécurité sur le Sahara occidental, la visite à Alger de Massad Boulos dépasse le cadre des relations bilatérales entre Washington et Alger. Derrière les discussions sur la coopération, l’énergie et la sécurité apparaît une question autrement plus stratégique : les États-Unis cherchent-ils désormais moins à définir une solution qu’à construire les conditions régionales permettant de la négocier et, surtout, de la rendre acceptable ?

Il est des visites diplomatiques dont l’importance réside moins dans les communiqués que dans leur calendrier. Celle de Massad Boulos à Alger

appartient probablement à cette catégorie.

Reçu au plus haut niveau de l’État algérien, notamment par le président Abdelmadjid Tebboune et le ministre des Affaires étrangères Ahmed Attaf, le conseiller américain a abordé plusieurs dossiers régionaux, dont le Sahara occidental. Pris isolément, l’événement pourrait sembler relever de la diplomatie ordinaire. Mais replacé dans la séquence engagée par Washington depuis plusieurs mois, il prend une autre dimension.

D’abord New York, Madrid, puis Alger

Peu auparavant, Massad Boulos avait rencontré Rosemary DiCarlo, secrétaire générale adjointe des Nations unies chargée des affaires politiques. Le Sahara occidental figurait parmi les sujets abordés, avec un objectif affiché : parvenir à une solution durable et mutuellement

acceptable dans le cadre de la résolution 2797.

Depuis l’adoption de cette résolution le 31 octobre 2025, le centre de gravité diplomatique du dossier s’est déplacé. Le plan d’autonomie marocain occupe désormais une place centrale dans la recherche d'un compromis et Washington s'implique davantage dans la relance du processus politique.

Les rencontres organisées en 2026 entre le Maroc, le Polisario, l’Algérie et la Mauritanie ont montré que les États-Unis ne veulent plus seulement afficher une position : ils cherchent à remettre les protagonistes dans une dynamique de négociation.

La visite de Boulos à Alger doit être comprise dans cette continuité. Octobre est désormais dans toutes les têtes.

Washington sait qu’Alger ne peut être contournée

Les États-Unis peuvent avoir une préférence claire sur l’issue politique du conflit tout en constatant qu’aucun règlement durable ne pourra être construit contre l’Algérie.

C’est probablement l’un des enjeux essentiels de la mission Boulos.

La question n’est pas nécessairement de convaincre Alger d’abandonner en quelques semaines une doctrine défendue depuis un demi-siècle. Elle est plus subtile : dans quelles conditions l’Algérie pourrait-elle accepter de vivre avec un compromis qu’elle n’aurait pas elle-même choisi ?

Entre soutenir une solution et décider de ne pas l’empêcher existe tout l’espace de la négociation diplomatique.

Washington semble précisément explorer cet espace : lignes rouges algériennes, garanties pour les Sahraouis, rôle futur du Polisario, retour des réfugiés, institutions locales, ressources

naturelles, sécurité, période transitoire et mécanismes internationaux de garantie.

Il ne s’agit pas d’affirmer que ces questions ont été explicitement négociées à Alger, mais elles constituent logiquement le cœur de toute discussion passant progressivement des principes généraux à l’architecture concrète d’un compromis.

Alger : de soutien du Polisario à acteur du règlement ?

Le changement de langage américain mérite également attention.

Washington ne présente plus seulement l’Algérie comme le principal soutien régional du Polisario. Les responsables américains valorisent également sa capacité à contribuer à une solution politique.

La nuance est importante.

Il ne s’agirait plus de demander à Alger de capituler diplomatiquement devant Rabat, mais de lui permettre éventuellement de devenir l’un des architectes des garanties accompagnant un compromis.

Une telle évolution offrirait à l’Algérie une porte de sortie politique : un accord pourrait être présenté non comme l’abandon des Sahraouis, mais comme une solution négociée dans laquelle Alger aurait contribué à protéger leurs droits et leurs garanties.

C’est peut-être cette passerelle que Washington tente aujourd’hui de construire.

Octobre et la question MINURSO

Reste l’échéance du 31 octobre 2026.

Trois scénarios peuvent être envisagés : reconduire la MINURSO presque à l’identique ; renouveler son mandat en adaptant

progressivement ses fonctions au nouveau cadre politique ; ou engager une transformation plus profonde pouvant conduire, à terme, à la disparition de la mission sous sa forme actuelle.

Mais le véritable débat pourrait être ailleurs.

Si une négociation sérieuse commence à émerger, Washington et le Conseil de sécurité pourraient avoir davantage intérêt à transformer la MINURSO qu’à la supprimer brutalement.

Une mission conçue à l’origine autour d’un processus référendaire jamais abouti pourrait éventuellement devenir un mécanisme d’accompagnement d’une transition, de supervision de certaines garanties ou d’appui à l’application d’un accord.

La véritable question d’octobre ne serait alors plus : « MINURSO ou pas MINURSO ? », mais : « une MINURSO pour faire quoi ? »

Le Polisario face au choix de la

négociation

Cette évolution placerait également le Front Polisario devant une décision historique.

Lorsque la négociation porte uniquement sur le résultat final — indépendance ou intégration — les positions peuvent rester figées. Mais lorsque le débat se déplace vers les modalités concrètes d’un compromis, le terrain politique change.

Institutions. Sécurité. Identité. Ressources naturelles. Retour des réfugiés. Amnistie. Représentation. Développement. Garanties internationales.

Refuser la négociation permet de préserver une doctrine. Y participer permet de tenter d’influencer l’architecture du futur.

La bataille pourrait donc progressivement cesser de porter uniquement sur qui remportera le conflit, pour devenir celle de qui négociera le mieux l’avenir des Sahraouis.

Le MSP dans la séquence américaine

C’est précisément dans cette transformation que la présence du Mouvement sahraoui pour la paix (MSP) acquiert une signification particulière.

Son émergence ne signifie ni qu’il devrait se substituer au Polisario ni qu’il reproduirait simplement la position marocaine. Sa contribution potentielle réside dans l’existence d’un troisième espace politique sahraoui : celui qui considère que le statu quo ne peut durer indéfiniment, que l’indépendance apparaît de plus en plus difficile à atteindre, mais qu’une autonomie crédible ne saurait se réduire à une formule administrative imposée d’en haut.

Elle devrait devenir un compromis négocié avec les Sahraouis, comportant des institutions élues, une gouvernance locale effective, la protection de l’identité, le pluralisme politique, le retour volontaire des réfugiés et des garanties

internationales.

Mais un élément supplémentaire mérite ici d’être souligné : la convocation du MSP à New York et les échanges intervenus avec l’ambassadeur américain auprès des Nations unies, Mike Waltz, ne doivent pas être lus comme des épisodes isolés.

Pris séparément, ils pourraient apparaître comme de simples consultations avec une sensibilité sahraouie supplémentaire. Replacés dans la succession des initiatives américaines — contacts avec les Nations unies, rencontres avec les parties, discussions avec Alger et préparation de l’échéance d’octobre — ils prennent une autre signification.

Washington semble progressivement élargir son écoute au-delà du face-à-face traditionnel Maroc-Polisario.

Les suggestions formulées par Waltz à l’égard du MSP prennent ainsi leur sens dans une

dynamique américaine plus vaste : identifier les acteurs susceptibles de contribuer à un compromis, mesurer la diversité politique existant au sein de la société sahraouie et préparer éventuellement un processus dans lequel aucune solution durable ne pourrait être présentée comme crédible si elle excluait une partie des Sahraouis.

La question n’est donc pas de surestimer le poids du MSP, mais de comprendre ce que son inclusion révèle : les États-Unis paraissent tester progressivement une architecture politique plus pluraliste du règlement.

C'est précisément ce qui pourrait constituer la contribution spécifique du MSP : transformer l’autonomie d’une proposition formulée par un État en contrat politique négocié avec différentes composantes sahraouies.

La Mauritanie, discrète mais

indispensable

Dans cette architecture, la Mauritanie ne peut être oubliée.

Nouakchott partage avec le Sahara occidental un espace humain, tribal, économique et sécuritaire directement affecté par le conflit. Elle n’a intérêt ni à l’instabilité de sa frontière nord ni à une confrontation permanente entre Alger et Rabat.

Elle pourrait donc devenir l’un des points d’équilibre d’une éventuelle solution régionale.

Après Alger, il faudra par conséquent observer attentivement Nouakchott, mais aussi Rabat, Tindouf, New York et Washington. Une négociation se reconnaît parfois moins aux déclarations publiques qu’à l’ordre dans lequel les émissaires frappent aux portes.

D’Alger à octobre

La visite de Massad Boulos ne signifie pas qu’un

accord serait déjà écrit. Rien ne permet non plus d’affirmer que l’Algérie aurait changé de position.

Elle suggère cependant quelque chose de plus intéressant : Washington semble chercher à transformer une orientation diplomatique en processus politique.

Une première étape a consisté à modifier le cadre international du dossier. Une deuxième à remettre les acteurs autour de la table. Une troisième pourrait maintenant consister à identifier les concessions, garanties et mécanismes permettant de rendre un compromis acceptable.

Dans cette séquence, Alger devient indispensable, la Mauritanie demeure incontournable, le Polisario est confronté à des choix stratégiques et l’apparition d’autres voix sahraouies, notamment le MSP, pourrait progressivement élargir le champ de la négociation.

Massad Boulos n’est donc peut-être pas venu demander à Abdelmadjid Tebboune : « Acceptez-vous la solution américaine ? »

La question pourrait être beaucoup plus subtile :

« De quoi l’Algérie aurait-elle besoin pour ne pas s’opposer au compromis qui pourrait émerger ? »

Par Hamoud Ghaillani