Poussée de l’inflation : Les aides ciblées mieux que les subventions pour les populations

Poussée de l’inflation : Les aides ciblées mieux que  les subventions pour les populations

Un soutien mieux orienté permet d’aider les familles vulnérables à un coût bien inférieur à celui des subventions généralisées et contribue à préserver des ressources budgétaires limitées

Le coût des produits de première nécessité, qu’il s’agisse des denrées alimentaires, de l’électricité ou des carburants, a fortement augmenté ces cinq dernières années. Cette hausse marquée s’explique en grande partie par les perturbations sur les marchés mondiaux des produits de base, depuis le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 jusqu’au conflit qui sévit cette année au Moyen-Orient.

Pendant les crises du coût de la vie, les prix des biens de première nécessité, tels que l’alimentation et l’énergie, s’envolent, et ce, plus rapidement que les autres prix et que la croissance des salaires. Il est difficile pour la population de réduire sa consommation de ces produits essentiels, voire de trouver des substituts. Ainsi, une forte augmentation de leurs prix, même temporaire, peut causer des difficultés considérables.

Les conséquences se font sentir bien au-delà de quelques mois d’inflation plus élevée.

Ces crises peuvent menacer la stabilité macroéconomique, comme nous l’expliquons dans un chapitre analytique [lien] du dernier rapport sur les Perspectives de l’économie mondiale. Nous constatons que les prix des produits de première nécessité, par rapport à ceux d’autres biens, continuent d’augmenter pendant plus d’un an après le début d’un épisode type, et restent durablement élevés. En conséquence, la population doit non seulement faire face à une envolée temporaire des coûts de l’alimentation et de l’énergie, mais aussi à une érosion durable du pouvoir d’achat nécessaire à l’acquisition de biens essentiels, par rapport à d’autres produits. 

De plus, l’inflation reste élevée longtemps après la flambée initiale des prix de l’alimentation et de l’énergie. Les anticipations d’inflation augmentent également et se maintiennent pendant plusieurs années au-dessus des niveaux antérieurs à la crise. Ainsi, ces épisodes sont susceptibles de contrarier les efforts déployés par les banques centrales pour maîtriser l’inflation. Parallèlement, le pouvoir d’achat s’érode à mesure que les salaires réels baissent et demeurent pendant une période prolongée à un niveau inférieur à ceux d’avant la crise.

Les familles les plus démunies sont par ailleurs touchées de manière disproportionnée par ces difficultés. En effet, l’alimentation et l’énergie représentent une part plus importante des dépenses des familles à faible revenu, qui subissent bien plus fortement l’inflation par rapport aux ménages plus aisés lors des crises du coût de la vie.

Les répercussions sur les inégalités et la pauvreté sont considérables, en particulier dans les pays à faible revenu, où les dépenses de première nécessité représentent une part encore plus importante du budget des ménages pauvres.

Il apparaît ainsi clairement que les crises du coût de la vie constituent des chocs économiques susceptibles à la fois de compromettre la stabilité des prix, de faire baisser le niveau de vie et d’aggraver les inégalités.

Les réponses apportées par les pouvoirs publics

Face à des appels à une intervention immédiate, les pouvoirs publics ont largement eu recours à des mesures généralisées pour juguler l’augmentation des prix lors des épisodes passés, selon de nouvelles données portant sur 76 pays au cours des trente dernières années, Cette tendance est particulièrement observée dans les pays émergents et les pays à faible revenu.

Dans les pays avancés, ces mesures de limitation des prix ont principalement pris la forme de réductions de la TVA ou des droits d’accise sur l’alimentation et l’énergie, ce qui freine la hausse des prix pour le consommateur final. En revanche, les pays émergents et les pays à faible revenu ont davantage misé sur des interventions destinées à réduire les tensions sur les coûts en amont des chaînes d’approvisionnement — subventions à la production, réductions des droits de douane, ou contrôles des prix purs et simples —, sans doute en raison de la plus grande prévalence de marchés au détail informels. 

Les pouvoirs publics ont aussi apporté un soutien direct au revenu. Les pays avancés ont plutôt eu recours à des transferts ciblés, tandis que les pays plus pauvres ont plus souvent opté pour des hausses généralisées des salaires et des pensions. 

Si ces interventions peuvent améliorer la situation de façon immédiate, leur efficacité à protéger les ménages vulnérables et leur impact sur les finances publiques varient considérablement. 

Les subventions sont coûteuses

Des transferts ciblés et temporaires constituent le moyen le plus efficace et économique de protéger les ménages plus pauvres lorsque les prix des biens de première nécessité s’envolent. Cette approche apporte un soutien direct à ceux qui en ont le plus besoin, préserve l’espace budgétaire limité et permet que les prix élevés du marché continuent à transmettre un signal de rareté, incitant ainsi les consommateurs à réduire leur consommation s’ils le peuvent.

Les mesures de limitation des prix sont bien moins efficientes. Elles peuvent faciliter les arbitrages de la politique monétaire à court terme en maîtrisant l’inflation et en évitant un désarrimage des anticipations inflationnistes. Cependant, leurs coûts budgétaires sont nettement plus élevés. Pour offrir la même protection aux familles à faible revenu au moyen de subventions à la consommation, il peut falloir trois à six fois plus de ressources budgétaires que pour des transferts ciblés. Selon les résultats d’un nouveau cadre modélisé, les subventions à la production peuvent coûter 14 à 22 fois plus cher que le soutien ciblé au revenu.

Une grande partie de ces aides ne parvient en effet pas à ceux qui en ont le plus besoin, comme l’a montré la crise énergétique qu’a connue l’Europe en 2022–23. Pour chaque euro dépensé pour limiter les prix de l’électricité, du gaz naturel et de l’essence, moins de 20 centimes sont revenus au quintile des ménages les plus pauvres. 

Ces mesures entraînent aussi des pertes d’efficience à plus grande échelle. En maintenant les prix à un niveau artificiellement bas, elles réduisent les incitations à préserver des ressources limitées, ce qui peut faire grimper davantage les prix mondiaux si ces mesures sont prises simultanément par de nombreux pays. Par voie de conséquence, les arbitrages économiques seront encore plus difficiles pour les pays à faible revenu. 

Les subventions à la production sont encore moins efficientes. En réduisant les coûts de production plutôt qu’en apportant un soutien direct aux ménages, elles profitent aux consommateurs étrangers grâce à la baisse des prix à l’exportation des produits en aval. En conséquence, les contribuables paient davantage au profit de populations et d’entreprises d’autres pays plutôt que de familles vulnérables de leur propre pays. 

Élaboration et ordonnancement des politiques 

Les crises du coût de la vie entraînent des coûts économiques et sociaux considérables, et provoquent des pertes de bien-être particulièrement importantes pour les familles à faible revenu. L’assistance, lorsqu’elle est justifiée, devrait être temporaire et prendre la forme de mesures ciblées de soutien au revenu, en s’appuyant idéalement sur les dispositifs de protection sociale existants, qui peuvent être transposés à plus grande échelle rapidement.

Dans des circonstances exceptionnelles, notamment en cas de craintes sérieuses en matière de sécurité alimentaire, de montée des risques de troubles sociaux ou de contraintes importantes de mise en œuvre, il peut s’avérer nécessaire d’offrir des aides au-delà des ménages les plus pauvres et de recourir à des mesures plus généralisées, lorsque l’espace budgétaire le permet.

Même dans ces cas, les aides devraient être adaptées à la composante temporaire d’une augmentation de prix spécifique, plutôt qu’à une hausse permanente des prix, en prévoyant des clauses de caducité automatique. De plus, lorsque le cercle des bénéficiaires est élargi, l’ampleur du soutien devrait rester ancrée à l’impact moyen du choc sur les ménages à faible revenu. Lorsque les mesures de limitation des prix sont inévitables, elles devraient rester étroitement centrées sur les biens et services consommés de manière disproportionnée par les ménages vulnérables, de préférence dans les secteurs en aval. Elles devraient aussi être élaborées de manière à préserver autant que possible les signaux de prix sous-jacents.

Dans un monde plus exposé aux chocs, un renforcement de la protection sociale avant que les crises ne surviennent peut accroître l’efficacité de futures mesures d’intervention et contribuer à préserver l’espace budgétaire nécessaire pour faire face aux chocs à venir. 

SOURCE : FMI