Sénégal–Émirats arabes unis : cinquante ans d’une relation qui change de nature

De l’aide au développement à l’infrastructure stratégique, cinquante ans ont transformé les liens entre Dakar et Abou Dhabi. Reste au Sénégal à déterminer la place qu’il veut occuper dans la stratégie africaine des Émirats.
Il existe des relations diplomatiques qui avancent par ruptures. Celle entre Dakar et Abou Dhabi s’est construite autrement : par accumulation.
Longtemps discrète, presque périphérique dans les deux politiques étrangères, elle s’est exprimée d’abord par la coopération au développement, puis par le capital et la logistique, puis par une architecture juridique et politique méthodiquement installée. Ce qui s’est joué à Abou Dhabi le 16 septembre 2026 n’est pas un commencement.
Premier âge — 1973–2000 : la coopération avant les affaires
Les relations diplomatiques remontent à 1973. Deux ans plus tard, le 10 novembre 1975, les deux États signent à Abou Dhabi un accord de coopération économique et financière — ratifié par la loi sénégalaise du 2 juillet 1976 — accompagné le même jour d’un accord culturel.
Le marqueur suivant est financier. L’Abu Dhabi Fund for Development intervient au Sénégal depuis 1978 ; au début des années 2010, le Fonds avait accordé trois prêts totalisant environ 140 millions de dirhams, tous consacrés à l’agriculture et à l’hydraulique.
Le chiffre compte moins que ce qu’il révèle. Abou Dhabi n’entre pas au Sénégal comme investisseur en quête de rendement : il intervient comme partenaire de développement. Routes, agriculture, eau. On est dans la diplomatie de l’aide, adossée à l’appartenance commune à l’Organisation de la coopération islamique et à une fraternité religieuse qui structure le vocabulaire officiel bien plus que les flux économiques.
Cette période produit néanmoins quelque chose que les statistiques mesurent mal : un capital de confiance institutionnelle. Il survivra aux alternances à Dakar comme à la transformation des Émirats.
Deuxième âge — 2000–2014 : l’entrée du capital et de la logistique

L’axe se dote d’abord de ses organes : le Sénégal ouvre son ambassade à Abou Dhabi en 2002, les Émirats la leur à Dakar en novembre 2008.
À mesure que Dubaï et Abou Dhabi deviennent des centres mondiaux de commerce et de logistique, leur politique africaine change. Le Sénégal change aussi : il ne cherche plus seulement des financements concessionnels, il veut devenir une plateforme régionale.
C’est à l’intersection de ces deux ambitions qu’apparaît DP World. Le groupe remporte en 2007 l’appel d’offres du terminal à conteneurs du port autonome de Dakar et démarre ses opérations en 2008, pour un projet d’environ 54 milliards de FCFA. Le terminal traitait alors 300 000 EVP ; il en traitera 800 000 en 2023. Emirates ouvre Dakar–Dubaï en septembre 2010.
Le capital émirati cesse d’être un bailleur pour devenir un opérateur. Mais la dimension politique, elle, reste épisodique : ni rythme, ni enceinte, ni agenda. Entre 2010 et 2014, les Émirats fournissent encore l’essentiel de leur effort sous forme de dons — 53 millions de dirhams pour l’éducation, la santé et le social — et de prêts, 193 millions de dirhams pour l’eau, l’agriculture et les infrastructures.
La période se referme sur une image révélatrice : à l’Emirates Palace, en présence de Macky Sall, c’est toujours un prêt routier concessionnel que l’on signe, destiné à la réhabilitation de la Nationale 2. Les échanges non pétroliers atteignent alors 451 millions de dollars. L’aide et l’investissement coexistent, sans architecture commune.
Troisième âge — 2015–2023 : l’année charnière, puis le changement d’échelle
C’est la période la plus négligée des récits de cet axe. C’est aussi la plus déterminante.
Les 21 et 22 octobre 2015, Cheikh Abdallah ben Zayed se rend à Dakar pour coprésider avec Mankeur Ndiaye la première réunion de la Commission mixte sénégalo-émiratie. L’année 2015 contient déjà, en miniature, l’architecture qui émergera cinq ans plus tard.
La Commission ne produit pas seulement des accords diplomatiques. Les deux États signent une convention de non-double imposition et un accord de protection et de promotion des investissements. Et, en présence des deux ministres, DP World et l’APIX paraphent un mémorandum pour créer une zone franche logistique à proximité du nouvel aéroport et du port — signé côté émirati par Sultan Ahmed ben Sulayem, président du groupe, membre de la délégation reçue au Palais présidentiel.
Sultan ben Sulayem n’est donc pas un simple visiteur : la doctrine logistique est déjà formalisée. Ndayane, signé en décembre 2020, ne marque pas l’apparition soudaine d’une ambition portuaire émiratie au Sénégal ; il en marque le changement d’échelle.
La cadence politique s’installe ensuite : déplacements de Macky Sall à Abou Dhabi en décembre 2016 et à Dubaï en février 2017, visite d’Abdallah ben Zayed à Dakar en mars 2018 pour inaugurer la nouvelle ambassade et signer un prêt d’électrification solaire rurale, don de 20 millions de dollars en juillet 2019 pour installer à Dakar le Centre Mohamed ben Zayed pour l’innovation et l’entrepreneuriat, premier centre régional du genre pour l’Afrique de l’Ouest.
L’année 2019 boucle l’institutionnalisation. Du 13 au 15 mars, Macky Sall effectue à Abou Dhabi, sur invitation de Cheikh Mohamed ben Zayed, son premier déplacement à l’étranger après sa réélection. Les 4 et 5 novembre, la deuxième session de la Commission mixte se tient à Abou Dhabi.
Quelques mois plus tard viennent les accords de février 2020 — six textes signés au palais Qasr Al Watan, de la lutte contre le terrorisme à l’éducation et à l’entrepreneuriat —, puis l’exécution. Le 26 novembre 2020, le Sénégal signe l’accord-cadre du World Logistics Passport. Le 23 décembre, Dakar et DP World signent les accords du port en eau profonde de Ndayane : 837 millions de dollars pour une première phase de 840 mètres de quai et un chenal de 5 kilomètres, 290 millions pour une seconde.
Ndayane constitue le changement d’échelle décisif de la relation économique.
Parce qu’un port n’est pas une aide. Il organise des flux pendant plusieurs décennies, modifie les chaînes logistiques, attire des zones industrielles et inscrit celui qui l’exploite dans l’infrastructure stratégique d’un pays.
Un point interdit de traiter la lecture régionale comme une reconstruction rétrospective : dès 2020, DP World présentait le futur port et sa zone économique comme destinés à faire de Dakar une porte d’entrée vers l’Afrique de l’Ouest et du Nord-Ouest. L’ambition régionale était formulée par l’opérateur lui-même, six ans avant les conversations de 2026.
Quatrième âge — 2024–2026 : l’épreuve du partenariat stratégique
L’alternance de 2024 aurait pu ouvrir une parenthèse. Elle a été suivie d’une intensification — signe que les liens commencent à dépasser les personnes.
Visite du président Bassirou Diomaye Faye aux Émirats en décembre 2024, forum Sénégal-Émirats à Abou Dhabi en 2025, mission du Premier ministre Ousmane Sonko en septembre 2025. Puis, en décembre 2025, celle du ministre du Commerce extérieur Thani Al Zeyoudi à Dakar, conclue par treize mémorandums — dont dix détaillés par le gouvernement sénégalais lors de la cérémonie du 10 décembre, couvrant le réseau gazier et une centrale photovoltaïque de 200 MW, les mines de fer, des comptoirs de commercialisation de l’or, le phosphate et les engrais, la santé, les agropoles, le logement social et la digitalisation des finances publiques.
Le 16 septembre 2026, Diomaye Faye est reçu au palais présidentiel d’Abou Dhabi par Cheikh Mohamed ben Zayed, pour arrêter les orientations d’un nouveau partenariat économique couvrant les finances, les infrastructures, l’énergie, l’agriculture, la logistique et le numérique.
Les indicateurs suivent. Les échanges non pétroliers sont passés de 451 millions de dollars en 2014 à 625 millions en 2018, puis à 1,3 milliard en 2025 — près du triple du niveau de départ. Ils dépassaient 751 millions au seul premier semestre 2026, en hausse de 31 %. Al Zeyoudi qualifie le Sénégal de partenaire stratégique important en Afrique de l’Ouest. DP World a engagé plus de 300 millions de dollars dans la modernisation du terminal de Dakar et achevé en juillet 2026 le dragage principal de Ndayane avec treize mois d’avance, pour un investissement total de 1,2 milliard de dollars et une mise en service visée en 2028 — le plus important investissement privé unique de l’histoire du Sénégal.
Tout cela se déroule dans une situation budgétaire tendue. Le FMI estime la dette totale du secteur public sénégalais — entreprises publiques et arriérés de dépenses intérieures inclus — à environ 132 % du PIB à fin 2024, tandis que le déficit global s’est resserré de 13,4 % du PIB en 2024 à 6,4 % en 2025. Le 1er septembre 2026, les services du Fonds et les autorités sont parvenus à un accord au niveau des services sur un programme d’environ 2,2 milliards de dollars sur 36 mois, soumis à l’approbation de la direction et du Conseil d’administration, à des mesures correctives liées aux déclarations erronées passées et à des assurances de financement.
Le programme du Fonds vise à rétablir la stabilité macroéconomique et la soutenabilité de la dette ; les investisseurs stratégiques, eux, financent des actifs et des capacités productives. Dans cette perspective, la séquence Washington–Abou Dhabi des 14 au 17 septembre se lit moins comme une alternative entre bailleurs que comme deux étages d’une même architecture de financement.
L’eau : lorsque Dakar n’est plus seulement demandeur

Le Sénégal et les Émirats coprésident la Conférence des Nations Unies sur l’eau, organisée à Abou Dhabi du 8 au 10 décembre 2026 : la troisième conférence mondiale de ce type depuis 1977, la première coprésidée par deux pays du Sud, la première entièrement consacrée à l’ODD 6. À la réunion préparatoire de Dakar, en janvier 2026, le président Faye a appelé à en tirer des engagements mesurables et des financements concessionnels.
Cette coprésidence n’efface évidemment pas l’asymétrie économique. Mais elle déplace le rapport de force dans un exercice précis, et c’est ce déplacement qui compte.
À Ndayane, le rapport est celui d’un État avec un grand investisseur international. Dans le financement du développement, celui d’un bénéficiaire avec un bailleur. À la conférence sur l’eau, Dakar et Abou Dhabi sont institutionnellement placés côte à côte.
Ce qu’Abou Dhabi peut trouver à Dakar
La question est rarement posée dans ce sens. On demande constamment ce que les Émirats peuvent financer au Sénégal ; il faudrait demander pourquoi ils auraient intérêt à approfondir leur engagement.
Le Sénégal offre une façade atlantique qui complète une empreinte logistique émiratie historiquement très forte autour de la mer Rouge et de l’océan Indien, au débouché d’un espace ouest-africain bien plus vaste que son économie nationale. Ndayane peut devenir un actif régional. Les ressources minières et énergétiques élargissent l’intérêt.
Mais Dakar possède un actif plus difficile à acheter : une capacité d’influence diplomatique supérieure au poids de son économie. Dès 2015, Abou Dhabi remercie officiellement le Sénégal de son soutien à ses candidatures au Conseil de sécurité et au Conseil des droits de l’homme, et sollicite son appui dans d’autres enceintes multilatérales. Rien n’a donc jamais été entièrement unidirectionnel. Bien avant que le Sénégal ne cherche davantage de capitaux émiratis, les Émirats recherchaient déjà quelque chose à Dakar : sa voix.
Cet actif prend de la valeur à mesure que la stratégie africaine des Émirats — massive et financée — devient aussi contestée. Le Financial Times a documenté des circuits d’or soudanais vers les Émirats et des filières de recrutement vers le Darfour ; Abou Dhabi a publié un droit de réponse. La présidence algérienne dénonce publiquement depuis 2024 le rôle d’un État du Golfe dans les conflits du Sahel, de Libye et du Soudan.
Le Sénégal ne devrait donc pas seulement être une destination du capital émirati ; il peut devenir un partenaire africain de sa stratégie. La nuance est considérable — et elle est négociable.
Ce que Dakar doit préserver

Un partenariat stratégique mature repose sur la capacité de chacun à conserver ses intérêts propres. Six points appellent une vigilance explicite.
La structure des échanges. Elle est plus révélatrice que leur volume. Selon l’ambassade des Émirats elle-même, Dakar importe des véhicules d’occasion, de l’électronique, du textile, de l’électroménager, des matériaux de construction et des denrées alimentaires ; il exporte de l’or brut, de la ferraille d’aluminium et de fer, de l’acier, du bois et de l’artisanat. C’est encore largement la signature d’un échange où le Sénégal vend des produits bruts ou faiblement transformés et achète des produits finis. Une croissance tirée par ce schéma n’est pas une industrialisation.
Un cadre juridique à approfondir. Le socle existe depuis 2015 : non-double imposition, protection et promotion des investissements. Mais il n’a pas débouché sur un partenariat commercial intégré de type CEPA, alors que les Émirats en ont signé 37, dont 18 en vigueur, et en Afrique avec le Kenya, la République centrafricaine, l’Angola et la Sierra Leone. Les mémorandums sectoriels accumulés depuis doivent être articulés dans une architecture cohérente.
Le taux de conversion. Un mémorandum n’est pas un décaissement. La page économique de l’ambassade émiratie est d’une franchise utile : le projet de centrale solaire de 15 MW à Niakhar, financé par le gouvernement d’Abou Dhabi et confié à Masdar, y figure assorti de la mention qu’il n’a pas progressé. Ne compter que ce qui a atteint le bouclage financier.
L’or. Il est déjà le premier poste d’exportation sénégalaise vers les Émirats, sous forme brute. Y ajouter des comptoirs de commercialisation avec un partenaire dont la place aurifère fait l’objet d’un scrutin international relève du risque souverain avant de relever de la technique. La traçabilité, aux standards OCDE et LBMA, doit être arrêtée avant l’ouverture du premier comptoir.
La concentration. Un même opérateur contrôlera le terminal historique de Dakar et la future porte conteneurisée du pays. C’est une efficacité, et c’est une rente. Elle appelle un régulateur portuaire doté de pouvoirs réels, construit maintenant, tant que le levier existe.
La qualification des engagements. Après la crise des déclarations de dette, tout financement souverain du Golfe — prêt, avance, préfinancement adossé à des ressources — doit être classé et publié. Leçon de méthode avant d’être leçon de morale.
À quoi s’ajoute la question d’ensemble : préserver simultanément des relations fortes avec Abou Dhabi, Riyad — dont le deuxième programme-pays porte sur 1 000 milliards de FCFA —, Doha, Washington, Bruxelles et Pékin. La diversification est elle-même un actif. L’enjeu n’est pas de remplacer une dépendance par une autre ; il est d’augmenter la capacité de choix du Sénégal.
Quatre dates, une question
1978 : Abou Dhabi finance des projets au Sénégal.
2008 : Dubaï opère une infrastructure sénégalaise.
2015 : les deux États organisent leur lien — juridiquement, politiquement et logistiquement.
2020 : Ndayane lui donne sa dimension stratégique.
2026 n’est pas la cinquième étape. C’est la question que pose cette histoire : le Sénégal saura-t-il transformer une infrastructure économique en partenariat stratégique ?
Ce quatrième âge ne se décrète pas lors d’une visite présidentielle et ne se compte pas en protocoles signés. Il existe lorsqu’un lien bilatéral produit simultanément des investissements, des échanges, des intérêts communs et une capacité à agir ensemble au-delà de lui-même.
Trois tests permettront de le mesurer. Ndayane sera le test économique, à l’horizon 2028. La conférence sur l’eau de décembre 2026, le premier test diplomatique. La conversion des capitaux annoncés en actifs productifs, en emplois, en exportations et en compétences, le test politique.
Mais le critère décisif est ailleurs. Le succès ne se mesurera pas au volume de capitaux émiratis attirés par Dakar. Il se mesurera à la capacité du Sénégal à en faire un levier de sa propre stratégie régionale — dans la CEDEAO, dans l’UEMOA, sur les corridors ouest-africains, dans les enceintes où il pèse déjà plus que son économie.
Pendant longtemps, la question était de savoir ce qu’Abou Dhabi pouvait apporter au Sénégal. Celle qui s’ouvre est plus exigeante : quelle place Dakar veut occuper dans une stratégie continentale qui, elle, est déjà écrite.